Quelles sont les lignes directrices de l’hôpital du futur ?

 

Didier Gosuin : « Lorsque l’on parle d’hôpital du futur, il faut penser à deux choses : la nécessité de mettre les hôpitaux en réseau, mais aussi l’évolution des services ambulatoires. Pour le premier cas, l’idée est de conclure des accords entre les hôpitaux bruxellois pour qu’ils se répartissent les tâches et l’offre médicale entre eux. Ce projet, incarné par la réforme "réseau" de la ministre Maggie De Block, est positif, mais il faut que cette mise en réseau tienne compte des spécificités bruxelloises. Aujourd’hui, les propositions mises sur la table ne sont pas satisfaisantes. »

Pr. Johan Kips : « Je pense que la mise en réseau des hôpitaux est un très bon principe. Vu l’évolution des technologies et des services de support, assurer la qualité des soins et une bonne prise en charge des patients devient de plus en plus onéreux. Cela permettrait de partager nos structures tout en faisant des économies d’échelle. Seulement, cela s’annonce complexe à cause de la nature même de l’hôpital et de ses multiples secteurs. Les critères auxquels les réseaux doivent répondre ne sont pas encore assez bien définis. »

Willy Azou : « L’hôpital, c’est un bâtiment, mais c’est surtout une organisation complexe. Nous verrons de plus en plus des structures différenciées : plateaux techniques hypertechnologiques, polycliniques, hôtels de soins, etc. Je ne sais pas quel type d’organisation garantira au mieux des soins de qualité : de grandes structures intégrées verticalement et horizontalement ou des collaborations plus poussées de structures existantes. À titre d’exemple, on parle de créer des pôles logistiques centraux depuis plusieurs années, mais je dois constater que leur réalisation n’est pas si évidente. »

Etienne Wéry : « Demain, l’hôpital fera partie d’un ensemble composé d’autres hôpitaux et de partenaires de première ligne. La réforme de Madame De Block est nécessaire, mais reste très insuffisante, car elle ne met pas en place les conditions pour réussir la constitution de tels ensembles et réduire sensiblement la concurrence entre acteurs de soins. Selon moi, les priorités pour transformer notre secteur relèvent, un, des dispositions juridiques sur les collaborations entre structures et sur leurs normes de fonctionnement ; deux, des systèmes de financement de tous types de soins et d’hébergements ; et trois, de la programmation des moyens répartis sur le pays, pas uniquement les appareils, les lits ou les services, mais aussi le nombre de prestataires nécessaires pour répondre aux évolutions épidémiologiques et démographiques. Ce défi (et c’est une crainte de ma part) requiert de la cohérence entre tous les niveaux de pouvoirs qui se partagent aujourd’hui les compétences "santé". »

Saskia Bauters : « Chez ING, on reçoit beaucoup de questions sur le financement futur des soins de santé. Certes, si aujourd’hui on peut constater qu’il y a beaucoup d’initiatives qui sont prises, on voit également qu’il y a encore beaucoup de questions ouvertes. Il est important que les différents acteurs d'un réseau sachent très précisément quel investissement sera pris en charge par quel acteur, dans quelle structure et par quel type de financement. Est-ce que cela va être au niveau de l'hôpital ou une autre structure au niveau du réseau ? Cette imprécision pourrait retarder la mise en route de certains investissements, d'autant qu'on ne sait pas encore clairement comment cela va être financé sur le long terme. »

Dr. Albert Veys : « Je pense que le contrat de mariage est loin d’avoir été signé. Nous sommes dans l’incertitude la plus complète. La deuxième chose, c’est la question de la place qu’il y aura dans le réseau pour nos médecins généralistes, nos kinés et le secteur non marchand qui travaille pour le patient. Il va bien falloir fédérer tout cela si on veut être efficient. Et là, c’est la grande inconnue. »

 

Basculer de l’hôpital vers l’ambulatoire, est-ce nécessaire pour appréhender les nouvelles réalités du secteur ?

 

Didier Gosuin : « Le virage ambulatoire consiste à s’occuper des patients en dehors des murs de l’hôpital. La maîtrise budgétaire y incite les hôpitaux, et le mouvement semble inévitable. Mais, aujourd’hui, ce virage n’est pas préparé dans les réformes fédérales. Les hôpitaux devraient être mis dans de meilleures conditions pour faire évoluer une partie de leurs activités. En ce qui concerne Bruxelles, nous travaillons à la mise en place d’une plateforme pour la prise en charge des patients par la première ligne de soins. Elle sera un point de contact visible pour les patients et un soutien pour les prestataires de soins. »

Pr. Johan Kips : « Un aspect auquel on doit être attentif est le fait que ce virage ambulatoire n’induise pas de dépenses supplémentaires pour le patient lui-même. Dans l’état actuel, je crains que ces traitements à domicile coûtent plus cher pour le patient et risquent d’engendrer une césure sociale. »

Dr. Philippe El Haddad : « Encore jusqu’il y a peu, les médecins généralistes pouvaient répondre à presque toutes les questions, mais, aujourd'hui, la médecine s’hyperspécialise. Les médecins tombent sur des cas de plus en plus complexes. La communication et la coopération seront donc primordiales pour effectuer ce virage avec succès. La mise en réseau des hôpitaux va également dans ce sens. Nous avons un très bon niveau de médecine en Belgique, profitons-en. »

Xavier Brenez : « Renforcer la première ligne de soins est une priorité à Bruxelles. Cela nécessite d’améliorer la collaboration entre tous les acteurs (médecin généraliste, kiné, infirmier, pharmacien, psychologue, mutualité…) tout en ayant une approche différenciée qui prend en compte les besoins locaux. La réalité sociale est en effet très différente d’un quartier à l’autre. Il faut aussi fédérer le tissu associatif bruxellois, qui est dynamique, mais fort dispersé. »

 

Qu’est-ce que l’e-santé et en quoi peut-elle révolutionner les soins de santé ?

 

Didier Gosuin : « Cet outil est important pour les politiques que nous entendons mener. Depuis 2015, nous avons consacré 2,5 millions d’euros à la création du Réseau Santé Bruxellois, qui permet de centraliser des informations médicales et faire le lien entre les hôpitaux et les acteurs de première ligne. Nous avons donc entamé la formation de prestataires pour accompagner les médecins dans ce virage numérique. Résultat : aujourd’hui, plus de 500 000 Bruxellois sont inscrits sur le réseau de santé bruxellois, et, en 2 ans, 1 904 médecins se sont inscrits et l’utilisent de manière régulière. S’il est vrai que l’e-santé ne va pas tout remplacer, c’est un outil nécessaire au virage ambulatoire que nous voulons prendre. »

Saskia  Bauters : « De notre côté, nous voyons que les secteurs investissent beaucoup dans l’e-santé, que ce soit les hôpitaux, les maisons de repos et tous les autres acteurs, mais on remarque aussi qu’il n'y a pas toujours de cohérence dans les logiciels choisis. Pour pouvoir travailler en réseau, je pense qu’il est nécessaire d'intégrer les multiples acteurs et de veiller à ce que les différents logiciels puissent interagir pour que toutes les données soient partagées efficacement. »

Katrien Mondt : « Je pense qu’il est impossible de centraliser réellement l’entièreté du secteur à travers des procédures standardisées. Il y a trop de données et d’applications différentes. Par contre, un réseau décentralisé, comme celui que nous essayons de mettre en place, peut utiliser les nouvelles technologies comme le Big Data pour devenir un réseau intelligent de même valeur qu’un réseau dit "centralisé". Le but est d’arriver à un réseau simple d’utilisation pour les acteurs du secteur et les patients, qu’ils soient jeunes ou âgés. D’ailleurs, je pense que l’on a trop souvent tendance à penser que l’e-santé va créer une fracture technologique entre la société et les personnes âgées, or ce n’est pas forcément le cas. Je pense que, vu le nombre de jeunes à Bruxelles, il faut axer notre communication également sur la jeunesse et ne pas prendre leur adhésion comme acquise. »

Dr. Albert Veys : « Tout à fait. Les questions relatives à la vie privée n’ont pas encore totalement été abordées concernant ce réseau, mais des informations importantes sur le patient doivent y figurer comme, par exemple, ses allergies. Je pense également qu’il faut tout faire pour éviter la fracture technologique et prendre l’utilisateur par la main. »

Marc Verbruggen : « L’e-santé est très prometteuse, mais il ne faut pas oublier que ce qui est au centre de tout cela, c’est l’humain. Il ne faudrait pas que les possibilités techniques que nous offrent ces nouvelles technologies nous éloignent du patient et qu’on perde le contact direct que l’on peut avoir à l’hôpital ou en maison de repos. L’e-santé doit être un outil, pas une fin en soi. »

Dr. Philippe El Haddad : « La technologie n’est là que pour fluidifier la communication entre les personnes. On investit de plus en plus dans ces outils alors qu’on ne donne pas la formation adéquate pour les utiliser. Vu que les consultations à domicile vont augmenter dans les années à venir, l’e-santé va devenir un outil de plus en plus important, et il faut être sûr que les acteurs le maîtrisent. Le médecin doit rester le véritable chef d’orchestre et doit jouer un rôle beaucoup plus important entre les soins à domicile et l’hôpital. »

 

Quel avenir pour les maisons de repos ?

 

Didier Gosuin : « Nous souhaitons que la maison de repos du futur se développe pour offrir une expérience plus proche des soins à domicile à un prix abordable. La maison de repos actuelle n’est pas assez flexible. Les résidents y vivent à un rythme hospitalier avec des horaires stricts. La maison de repos du futur doit être ouverte à l’environnement extérieur et permettre l’autonomie, la vie privée des personnes et surtout être capable d’assurer un continuum de soins entre le domicile et la maison de repos. À Bruxelles, l’enjeu est aussi de garder une offre adéquate. Actuellement, trop de lits sont ouverts pour les personnes autonomes, alors qu’il n’y en a pas assez pour les personnes dites "dépendantes". Nous allons donc opérer un basculement pour, d’un côté, réduire le nombre de lits inoccupés et, d’un autre, augmenter les places pour les personnes dépendantes. »

Willy Azou : « Être une personne âgée, ce n’est pas devoir être isolée de tous. Je pense que favoriser la proximité des maisons de repos avec d’autres activités et populations, par exemple des crèches, et pourquoi pas des étudiants, peut donner une synergie intéressante. Plutôt qu’une grande maison de repos garnie de chambres, nous pourrions imaginer des structures plus différenciées. Cela donnerait un aspect urbain plus complet et plus agréable à vivre. »

Marc Verbruggen : « Une conception immobilière évolutive, des services hôteliers de qualité et une prise en charge des soins adaptée au degré de dépendance de chacun sont les bases de la "Maison dans la maison" de demain. De même, les animations et l’ouverture sur l’environnement offrent une alternative à l’isolement dont souffrent les personnes âgées isolées. Enfin, elles intègreront toutes les évolutions de la géronto-technologie. »

Xavier Brenez : « Une grosse majorité des gens ne veut pas aller dans une institution, ils préfèrent rester à domicile. Il ne faut pas oublier qu’une grande proportion des personnes de plus de 80 ans peut aujourd’hui rester à domicile grâce au soutien de leur famille et de leurs enfants. Il faut donc éviter de vouloir institutionnaliser nos aînés à tout prix. À côté des solutions résidentielles, il faut absolument renforcer l’aide informelle et donc soutenir les aidants proches. »